Dimanche 5 juin 2016 — Dernier ajout samedi 18 juin 2016

Faire des miracles : mode d’emploi Enregistrer au format PDF

Méditation autour de l’Évangile du Dixième dimanche du temps ordinaire (Lc 7, 11-17)

Je garde encore souvenir de mon passage à Naïm, au sud du Thabor, à une dizaine de kilomètres de Nazareth. La « ville » dont parle saint Luc était plutôt un modeste village resté très proche, me disait-on, du visage qu’il avait au temps de Jésus : agréable et coloré.

En Galilée, raconte Émile Shoufani, « nous n’avons pas de hauts lieux rappelant la mort et la résurrection de Jésus, comme Jérusalem en Judée. Notre pays est plutôt celui de son enfance et de sa jeunesse, de sa proximité avec les petites gens. Mais nous avons Naïm, signe de la victoire du Christ sur la mort, et surtout de sa compassion pour la souffrance innocente » (1).

Naïm-la-joyeuse va connaître, dans sa pauvreté, un événement qui traverse les âges et les temps puisque aujourd’hui encore il vient nous interroger au cœur de notre foi la plus charnelle. Une histoire toute simple à première vue, que Luc raconte avec la chaleureuse attention qu’on lui connaît pour les plus délaissés, les veuves en particulier.

Ce jour-là, il y a du monde à la porte de la ville. Au moment où Jésus entre dans la bourgade suivi de ses disciples et d’« une grande foule », un autre cortège en sort pour aller enterrer le fils unique d’une veuve. « Une foule importante accompagnait cette femme. »

Ces deux foules vont-elles se rencontrer ? demande Lytta Basset. Et surtout : « Peut-on sortir d’un cortège pour aller vers l’autre ? »

Avant de répondre, il est intéressant d’observer Jésus. En voyant cette femme, écrit Luc, il fut « pris aux entrailles ». Ce n’est pas rien. Le bon Samaritain fut aussi « ému jusqu’aux entrailles » quand il vit le blessé au bord du chemin. Jésus quitte son cortège, arrive « tout contre » la civière et dit au jeune homme : « Lève-toi ! » Le bon Samaritain vient aussi « tout contre » l’homme blessé au bord de la route, il lui bande ses plaies en y versant de l’huile et du vin, le charge sur sa propre monture le conduit à l’auberge et prend soin de lui (Luc 10, 33-34).

C’était en ce temps-là ! Mais en ce temps-ci, les morts ne se redressent plus… Et que de blessés restent en souffrance au bord de la route. Qui était le plus mort à la sortie de Naïm ? Le jeune homme ou sa maman ? À qui Jésus dit-il : « Réveille-toi ! » ? Au garçon, oui. Mais ne vise-t-il pas aussi la veuve ? Et la foule ? C’est en tout cas ce que me glisse à l’oreille Lytta Basset après avoir perdu Samuel : « Le réveil » de mon fils et mon propre « réveil » sont indissociables (2).

Tout cela qui est très délicat, très fin, très secret… se joue à trois. Il y a celui qui part. Il y a celui qui reste. Mais il y a aussi le troisième, l’autre, Jésus, moi… Moi qui suis appelé à faire des miracles en donnant vie à celles et ceux que la mort a frappés car j’ai le pouvoir de remettre debout et de ressusciter un lien vivant entre le disparu et ses proches. L’Évangile m’indique assez précisément le mode d’emploi. D’abord arrêter mon cortège. Et ce n’est pas rien par les temps qui courent.

Être ensuite bouleversé jusqu’aux entrailles. Comment rejoindre l’autre sans partager quelque chose de sa nuit ? Venir, enfin, tout contre sa peine, l’adoucir d’huile et de vin, et la charger sur ma propre monture.

Gabriel Ringlet La Croix du 4 juin 2016

(1) Voyage en Galilée, éd. Albin Michel, 1999. (2) Ce lien qui ne meurt jamais, éd. Albin Michel, 2007.

Voir en ligne : http://journal.la-croix.com/reader/…