Mercredi 26 juillet 2017

Hommage au Père Hamel Enregistrer au format PDF

Reconnaissance

L’ampleur de l’émotion que suscite encore en France, un an après, l’assassinat du Père Jacques Hamel peut surprendre dans un pays aussi sécularisé que le nôtre, où moins de 5 % de la population se rend à la messe. Pourtant, depuis le 26 juillet 2016, croyants comme non-croyants, chrétiens comme musulmans, jeunes, personnes âgées ou familles viennent nombreux se recueillir dans la petite église de Saint-étienne-du-Rouvray. Et l’hommage d’aujourd’hui rassemblera sur ses bancs le président de la République et les élus de tous bords, des hommes d’église comme des responsables musulmans, juifs ou protestants

Si son histoire a autant touché, c’est sans doute aussi que le Père Hamel est un peu de tous ces prêtres que chacun a connus : prêtres des quartiers de nos banlieues, aux voitures usées et aux cœurs plus larges que leur presbytère, qui refusaient de juger mais jamais d’aider, prêtres ouverts aux autres croyants, et tellement insérés qu’on oubliait le « Père » pour les appeler par leur seul prénom. Ces « petits curés », décrits par l’humoriste François Morel, pour qui on avait de l’affection, mais qu’on n’a pas vus vieillir, habitués que nous étions à les voir passer, le matin, dire la messe devant des assemblées plus clairsemées, entretenir dans nos églises souvent vides une petite flamme qui continuait de briller.

Comme le Père Jacques Hamel, ils sont restés fidèles à cette promesse faite lors de l’ordination de servir le Christ à travers les plus humbles, « anti-modèles » d’une société dont l’argent et la réussite sont devenus les principaux marqueurs. Fidèles à un vœu prononcé à l’aube de la vie d’adulte, qui dit tout le bonheur d’une vie donnée. En un demi-siècle, les Français ne se sont pas privés de bousculer et contester l’institution ecclésiale. Mais ils ont conservé pour ces hommes d’église une profonde reconnaissance. À l’image de l’hommage rendu aujourd’hui.

La Croix 26/07/2017

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Texte intégral de l’homélie de Mgr Lebrun le 26 juillet 2017  :

Mgr Lebrun
Mgr Lebrun

« Celui qui a des oreilles, qu’il entende » (Mt 13, 9) dit Jésus !

Dans cette église, le Père Jacques Hamel parlait le langage de l’amour. Dans cette église, le Père Jacques Hamel a été réduit au silence. Il ne parle plus.

Or, le Père Hamel parle encore. Sa vie, sa mort parlent bien au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer. Sa vie, sa mort, parlent, inspirent mais aussi crient. Elles s’adressent à chacun d’entre nous selon sa propre vie, selon ses propres questions ou convictions.

Tout au long de l’année, nous avons crié quand des images atroces revenaient à notre mémoire, le jour et, parfois, la nuit. Tout au long de l’année, nous avons crié quand nous n’étions plus « les derniers à pleurer » (cf. paroles du maire de Saint-Étienne-du-Rouvray à l’époque, Hubert Wulfranc). Tout au long de l’année, nous avons crié car « tuer au nom de Dieu » est inhumain, contraire à l’humain. Comme l’a dit la Maman de l’un des assassins : « comment Dieu qui nous a créés pourrait-il prendre du plaisir à nous voir nous entretuer ? »

Sa mort, sa vie inspirent. Des hommes et des femmes, j’en suis témoin, cherchent de nouveaux chemins. Ils la cherchent en découvrant et recevant le Père Jacques Hamel dans leur vie : un homme parmi les hommes, un prêtre parmi les prêtres, fidèle, simple, ordinaire. Alors des artistes composent des poèmes, écrivent des livres, réalisent des objets d’art … d’autres choisissent le silence pour mieux entendre le Père Jacques Hamel.

Sa vie, sa mort créent, inspirent et parlent. Elles parlent même doucement. La Parole, dit Jésus, est comme une semence, des grains qui tombent sur le sol. Cela ne fait guère de bruit. Le Père Jacques Hamel parle doucement quand apparaît dans notre cœur non plus des images atroces mais sa discrétion, sa persévérance, sa fidélité, sa générosité, sa vie donnée, quand, dans notre cœur, nous apercevons les premiers fruits du drame : l’amitié, la concorde, le dialogue, en somme l’amour vainqueur, bien au-delà de ce que nous aurions pu imaginer. La Parole est comme une semence, dit Jésus. Pour donner du fruit, elle a besoin de la terre. Pour porter du fruit, la Parole a besoin de la terre. Dieu a besoin de nous !

Aujourd’hui, Jésus nous interroge : sommes-nous la bonne terre ? Il relève trois obstacles à la fécondité de la Parole c’est-à-dire de l’amour.

En premier, le bord du chemin où les moineaux font disparaître la semence. Nous pouvons nous mettre au bord du chemin, celui de l’histoire des autres, celui de l’histoire tout court. Ce peut être une tentation pour les chrétiens. Se mettre hors-jeu, en jugeant les autres, en condamnant de notre petite hauteur, en sachant tout, cela ne produit aucun fruit. L’amour disparaît sans avoir produit de fruit, sans avoir fécondé la terre.

Le deuxième obstacle, c’est le sol pierreux. Comment est notre cœur ? S’est-il endurci devant l’épreuve ou bien la blessure l’a-t-il ouvert pour rencontrer les autres, les autres blessés de la vie, quels qu’ils soient ? Sur le sol pierreux, la plante commence à pousser mais elle manque de racines. Beaucoup d’hommes, pas seulement les chrétiens, savent que la prière permet à l’amour de Dieu de s’enraciner dans le cœur. En fait, nous pouvons faire l’expérience que la prière ne comble pas mais creuse le désir de l’amour.

Enfin, Jésus met en garde contre les ronces qui étouffent. Quelles sont-elles sinon l’agitation du monde qui envahit nos meilleures intentions ? Ces ronces, quelles sont-elles, sinon ces addictions, ces drogues, ces idéologies qui peuvent emporter les enfants, les jeunes, les plus fragiles dans des cercles de violences incontrôlables ? Quelles sont-elles sinon ces mensonges, ces jalousies, ces désirs de paraître, ces injustices qui étouffent notre joie de vivre ensemble ? Frères et sœurs, Jésus dira aussi : « Si le grain tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt il porte beaucoup de fruits » (Jn 12, 24). Jésus parlait de sa mort. Il parlait aussi de la mort de tous les hommes qu’il a uni mystérieusement dans sa mort pour qu’ils vivent avec lui. Le Père Jacques n’est pas mort seul. Il est mort avec Jésus dont il venait de prononcer les paroles sur l’autel : « Ceci est mon corps, livré pour vous ». À chaque eucharistie, nous entendons la Parole de Dieu, nous la célébrons dans sa vie donnée en Jésus, pour tous et à tous.

Que notre eucharistie ce matin, comme celle que chaque prêtre célèbre avec un seul ou cinq fidèles, ou bien avec des milliers, que cette eucharistie nous entraîne à accueillir l’amour, l’amour qui résiste aux ronces, l’amour qui s’enfouit au plus profond de nos cœurs pour donner les fruits tant attendus par notre prochain, qui est parfois lointain.

Amen. »