Jeudi 13 avril 2017 — Dernier ajout vendredi 14 avril 2017

Le rite du lavement des pieds Enregistrer au format PDF

L’Église continue de pratiquer ce geste de Jésus au cours de la messe du Jeudi saint, au début du triduum pascal, les trois jours menant à Pâques.

 Quelle est l’origine de ce rite ?

Il s’agit du geste posé par Jésus lors du dernier repas qu’il prend avec ses disciples à Jérusalem, « avant la fête de la Pâque  », « sachant que son heure était venue  » (Jean 13, 1). Loin d’une ablution rituelle (réalisée avant le repas et par la personne elle-même), Jésus accomplit ici pour ses disciples un rite propre à l’hospitalité orientale. La Bible en offre d’ailleurs plusieurs exemples : ainsi lorsque Abraham demande qu’on apporte de l’eau pour que ses trois visiteurs, après leur longue route, puissent se laver les pieds (Genèse 18,4). Cette tâche, exécutée par un esclave ou un serviteur, impliquait une relation d’infériorité. Elle constitue le prologue de la Passion du Christ dans l’Évangile de Jean, où Jésus, messie humilié, serviteur annoncé par le prophète Isaïe (chap. 53), accomplit pleinement sa mission. Elle se trouve uniquement dans cet Évangile, à un moment où les synoptiques (Luc, Matthieu et Marc), eux, relatent l’institution de l’eucharistie, si bien que ces deux épisodes sont intimement liés. Ce geste a marqué l’Église au point qu’elle ne se contente pas de le rappeler par la lecture mais en perpétue la pratique au cours de la « Messe du soir en mémoire de la Cène du Seigneur », ainsi que l’indique le Missel Romain

 Quelle est son histoire à travers les siècles ?

S’il provoque parfois une certaine gêne parmi les fidèles, à une époque et dans des pays où l’hôte n’a plus coutume de laver les pieds de ses invités, ce geste de Jésus a pourtant traversé les siècles. Avec parfois des ruptures de transmission, parfois des usages différents. Selon Claire Guyot, laïque en mission ecclésiale dans le diocèse de Versailles, qui lui a consacré une étude (1), il était attesté au IVe siècle dans les Églises de Milan, d’Afrique du Nord, de Jérusalem, et alors associé à la liturgie du baptême, comme un rite complémentaire dans la nuit de Pâques. Saint Ambroise lui attribue ainsi une dimension pénitentielle, les chrétiens étant lavés du péché par le baptême mais continuant d’être pécheurs dans la vie quotidienne… À Rome, en revanche, à la même époque, il était pratiqué dans la liturgie simplement comme exemple de vie fraternelle. Par la suite, le lavement des pieds a été perpétué notamment dans la tradition monastique, qui insiste sur l’humilité dans la vie communautaire. Saint Bernard le considérait même comme un sacrement, avant que l’Église n’arrête formellement leur nombre à sept au IIe concile de Lyon en 1274. C’est la réforme de la Semaine sainte en 1955 qui le replace au centre de la liturgie du Jeudi saint, en unité avec l’Eucharistie. Les offices, transférés au soir, vont permettre la participation massive des fidèles et la redécouverte du mystère pascal. Dans le missel de 1974, le rituel ne concerne plus les seuls clercs, mais également les fidèles, et il n’est pas fait mention du nombre de participants ni du lieu.

 Comment l’Église l’interprète-t-elle ?

Ce geste de Jésus qui prend la tenue de service a suscité de nombreuses interprétations. Spécialiste des écrits johanniques, le P. Yves-Marie Blanchard en retient deux principales. Dans cet épisode, il s’agit d’abord de se laisser laver les pieds par Jésus. Sans quoi, avertit Jésus alors que Pierre se dérobe : « Tu n’auras point de part avec moi. » Avoir part avec lui, c’est en filigrane participer à son être divin, à son mystère pascal de mort et de résurrection révélé à l’heure de la croix. C’est d’ailleurs pour cela, sans doute, que Pierre recule devant un geste si fortement chargé de sens, sans bien en comprendre toute la portée, de la même manière qu’il s’est insurgé chaque fois que Jésus évoquait sa Passion (Matthieu 16, 21-23). Il s’agit ensuite de se laver les pieds les uns aux autres. Prescription que donne Jésus à ses disciples, « pour que vous fassiez vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous  » (Jean 13, 14-15). Pour le P. Blanchard, c’est la « métonymie du service fraternel  », c’est-à dire une toute petite partie de tous les gestes de service, d’accueil, de charité que les disciples du Christ sont invités à accomplir. En particulier dans l’exercice de l’autorité : non pas domination mais service. Le Christ s’affirme ici maître et Seigneur dans un renversement des valeurs : il lie de manière indissoluble le pouvoir et le service, là où le monde les oppose. L’Évangile de Jean n’oppose pas ces différents sens. Il faut bien au contraire les tenir ensemble, souligne le P. Blanchard : « En participant au mystère du Seigneur, on apprend à l’imiter et, en l’imitant, on apprend à participer à son être divin… Il ne faut pas passer trop vite de l’être au faire. Si tant de militants chrétiens ont fini par quitter l’Église dans les années 1960 au profit du seul engagement sociopolitique, c’est peut-être parce qu’on leur a présenté le lavement des pieds uniquement sous le versant du “faire comme Jésus” sans rappeler qu’il faut d’abord se laisser laver les pieds par lui. » L’évangéliste l’exprime autrement deux chapitres plus loin, invitant à demeurer dans l’amour du Christ, amour qui se manifeste par la capacité à donner sa vie pour ses amis (Jean 15).

 Et pour aujourd’hui ?

Ce geste invite à réfléchir à la manière d’imiter le Christ dans sa propre vie. Toutefois, relève le théologien américain William Spohn (1944-2005), imiter ne signifie pas «  cloner  » les paroles et les faits de Jésus (2). Celui-ci dit « va et fais de même », et non « va et fais pareil  ». Les chrétiens doivent faire preuve de créativité, d’«  imagination analogique  » pour appliquer la vie de Jésus à leur propre contexte. Ainsi de ce prêtre irlando-américain qui, le Jeudi saint à Baltimore, peut cirer les chaussures de douze Afro-Américains âgés. Ou de l’archevêque de Dublin, Mgr Diarmuid Martin, et de celui de Boston, le cardinal Sean O’Malley, lavant en 2011 les pieds des victimes de la pédophilie en Irlande, geste qui fut perçu comme l’un des actes de contrition les plus explicites de la part de l’Église sur ce sujet. Ou encore les maisons de l’Arche qui en ont fait un pilier de leur vie communautaire. Le pape François, le premier, en montre l’exemple, qui chaque Jeudi saint, depuis des années, choisit des personnes « aux périphéries » et leur lave les pieds : prisonniers, malades du sida, enfants handicapés, et cette année, le 24 mars, des réfugiés… Afin d’encourager l’Église dans cette voie, il a récemment modifié le rituel de sorte que les femmes aussi pourront être choisies, et ce, afin d’« exprimer pleinement le sens des gestes accomplis par Jésus au Cénacle, sa manière de se donner ”jusqu’à la fin” (Jean 13,1) pour le salut du monde, sa charité infinie ».

Céline Hoyeau

(1) Mémoire présenté à l’Institut supérieur de liturgie de l’ICP. (2) Jésus et l’éthique. Va et fais de même !, Lessius, 304 p., 24,90 €.

La Croix - samedi 19, dimanche 20 mars 2016

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