Dimanche 24 avril 2016 — Dernier ajout mercredi 20 avril 2016

Requiem pour 2 libellules Enregistrer au format PDF

Conte
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Quel regard avons-nous de notre planète ?
Ce temps du Festival nous invite à réfléchir à notre manière d’entretenir « notre maison commune ».
Laissons-nous transporter par le conte ci-dessous.

Dès que le soleil réchauffera nos paysages, les libellules ne tarderont pas. Elles aiment particulièrement les petites rivières et les zones humides où elles éclosent et passent ensuite leur vie à virevolter. Quel bel emploi du temps ! Avez-vous pris le loisir de contempler leurs acrobaties ? A côté d’elles, les danseuses de l’Opéra ne font pas le poids. Munies de deux paires d’ailes indépendantes, elles font des cabrioles complètement imprévisibles. Elles innovent en plein vol. Je ne sais pas si ces fantaisies aériennes sont très utiles, mais ça contribue à la qualité de notre environnement. Un ami poète qui exagère quelquefois, emporté par ses élans, n’hésite pas à écrire : « Si la libellule disparaît, c’est un peu de la beauté du monde qui meurt, la danse de la libellule au-dessus de l’eau étant l’un des cadeaux du ciel qui font que la vie vaut d’être vécue. » ( Alain Rémond dans La Croix du 04/04/16.) On voit par là combien l’existence est fragile : elle ne tient qu’à un battement d’aile.

Si l’on en croit l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature et le Muséum d’histoire naturelle, nos raisons de vivre pourraient être revues à la baisse : la survie des libellules est en danger. Déjà, sur 89 espèces, 24 sont menacées et 2 sont d’ores et déjà éliminées : la « leste enfant » et la « leucorrhine rubiconde. » Une minute de silence, s’il vous plaît, à la mémoire de ces deux espèces disparues, tombées au champ d’horreur, victimes de nos pollutions, et de toutes les saloperies chimiques que nous déversons dans la nature sous l’appellation de « pesticides » ou autres.

Pourtant, les libellules ne nous veulent pas de mal. Non seulement elles nous gratifient de ballets gratuits, mais elles éliminent les insectes qui nous agacent tant, lorsque nous faisons la sieste au bord de la rivière, ou que nous pique-niquons près d’un étang. C’est la loi de la nature : les libellules gobent les petits moustiques, mais il arrive, en revanche, qu’elles se fassent avaler par certains oiseaux auxquels elles servent de repas. On appelle ça la chaîne du vivant : les plus grands mangent les plus petits, et c’est comme dans l’économie libérale, l’équilibre entre l’offre et la demande assure la survie de l’ensemble.

Les choses se sont déroulées ainsi pendant très longtemps, dans un combat pour la vie « à la loyale », jusqu’à l’invention des armes de destructions massives et chimiques. La lutte pour la vie est désormais gravement dérégulée et inégale : que peuvent les libellules contre des bataillons de pulvérisateurs ?

Alors, je me suis rendu près de la rivière, où les larves de libellules pullulent en cette saison, et je leur ai lu à haute et intelligible voix ce message, extrait de « Laudato si » (33) : « Chaque année, disparaissent des milliers d’espèces végétales et animales, que nous ne pourrons plus connaître, que nos enfants ne pourront pas voir…L’immense majorité disparaît pour des raisons qui tiennent à l’action humaine. A cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »

Et dans quelques semaines, plein de libellules fraîchement écloses, danseront et feront moult entrechats au-dessus de l’eau courante, en hommage au bon pape François qui a si bien plaidé leur cause.

Père Elie Geffray
Prêtre en retraite sur la paroisse de Broons