Vendredi 14 avril 2017

Texte des méditations du Chemin de Croix du Colisée  Enregistrer au format PDF

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En ce Vendredi Saint, comme chaque année, le chemin de Croix présidé par l’évêque de Rome, et diffusé en mondovision, rassemble des dizaines de milliers de personnes au Colisée, dans la Ville éternelle. Et, cette année, c’est une première : c’est une femme laïque, la théologienne et bibliste française Anne-Marie Pelletier, qui a été choisie par le Pape François pour rédiger les méditations de ce Chemin de croix que la bibliste a voulu justement ancrées dans les Saintes Ecritures.
A travers ces méditations, qui retracent au fil des stations la marche de Jésus vers sa crucifixion, Anne-Marie Pelletier s’attarde longuement sur la « vérité de la Croix » et le paradoxe qu’elle renferme : la mort du Christ est la victoire de la vie. Une victoire « remportée à travers l’Amour jusqu’au-bout », par un Dieu qui accepte de se livrer à ses créatures.
Dans ces méditations, la bibliste française évoque aussi le rôle et la présence des femmes, tout au long de cette Via Crucis. La Vierge Marie mère du Christ, les femmes de Jérusalem, ou celles qui s’attardent devant le tombeau. Autant de femmes qui « restent au bout du chemin », là où les hommes ont déserté.
Anne-Marie Pelletier, théologienne et bibliste, lauréate du Prix Ratzinger en 2014 revient avec Manuella Affejee sur ces méditations, le sens profond de cette Via Crucis, et sur ce qui l’a guidée dans la rédaction de ces méditations

Voir ci-dessous en ligne le texte de ces méditations

J’ai été guidée par un double souci : tout d’abord celui de rappeler que ces événements, - cette matière du Chemin de Croix, qui nous est rapporté dans les Evangiles-, ne prennent vraiment leur sens que reliés à l’ensemble des Ecritures. Et donc j’ai eu le souci de faire résonner, autant que possible, le récit évangélique du Chemin de Croix, -dans les Evangiles et dans l’Ancien Testament-, en me souvenant que dans le récit d’Emmaüs, c’est bien ainsi que se fait la reconnaissance : Jésus re-parcourt pour les deux marcheurs l’ensemble des Ecritures.
Mon second souci a été de faire retentir cette mémoire de la passion au milieu de tous les événements de notre présent, avec l’idée que le mystère pascal ne renvoie pas seulement à des événements révolus, du passé, mais qu’il doit être une réalité de notre présent. J’ai donc voulu que dans le Colisée, ce Vendredi Saint, nous regardions le Christ dans sa Passion d’hier et dans sa Passion d’aujourd’hui avec tous les êtres humains, qui d’une façon ou d’une autre, subissent la violence.

Il y a un certain paradoxe qui traversent ces méditations et que vous résumez en une phrase : « Dieu est là où Il ne devrait pas être ». Qu’entendez-vous par là ?

Je rappelle que la Passion, et la Résurrection d’ailleurs, car l’une ne va pas sans l’autre, nous placent vraiment au point névralgique de la foi chrétienne. Tout cela nous confronte à la Révélation. Le mystère pascal vient nous révéler ce que nous ne serions pas si Dieu ne le manifestait pas. Il vient nous révéler ce que nous n’imaginions pas de Dieu, à partir des images projetées de notre expérience humaine étriquée : ces images de puissance de Dieu qui serait comme une sorte de Jupiter trônant dans une Olympe… Ce que déjà l’Ancien Testament, et plus encore le Nouveau Testament et ce moment essentiel de la Révélation viennent nous dire, c’est que Dieu est présent à notre humanité et plus encore, en Jésus, Il entre dans notre humanité pour rejoindre celle-ci là où elle est, là où elle vit, dans ce qu’elle souffre, et dans toutes les expériences qu’elle fait du mal qui la détruit de l’intérieur. J’ai voulu rappeler que Jésus se retrouve sous la violence, Il est compté au nombre des pécheurs, c’est-à-dire tout le contraire de la sainteté, de la douceur, de la vie qui sont l’Etre même de Dieu. En un mot, Dieu le Vivant se retrouve en territoire de mort, parce que, précisément, c’est de cette mort dont Il veut nous délivrer.

Certains peuvent voir dans la croix une exaltation malsaine de la souffrance, d’autres y voient juste un accessoire, un objet folklorique… Quelle est la vérité de la croix ? Comment le chrétien peut-il et doit-il en témoigner ?

Le Pape François nous alertait, il n’y a pas si longtemps, sur les défigurations que nous pouvons faire subir à la Croix. Je crois que le Christ continue à être défiguré justement à travers ce que nous faisons de la Croix. Il est défiguré lorsque nous traitons la croix comme un objet décoratif, lorsque nous en faisons un accessoire de mode, et nous savons que cela n’est pas rare dans le monde sécularisé qui est le nôtre. Il est défiguré aussi lorsque nous faisons de la croix un objet d’appartenance qui exclut les autres, et qui, quelquefois, les menace. Rappelons-nous que pour des générations de Juifs, la croix a été le signe terrible de la persécution ; précisément durant les jours de la Semaine Sainte. Les chrétiens entreprenaient des chasses aux Juifs, au nom de la croix, en brandissant la croix. Il faut donc que les chrétiens trouvent, retrouvent et gardent, pour eux-mêmes et pour tous la Vérité de la Croix. Et ils gardent la Vérité de la Croix, avant tout, me semble-t-il, en faisait ce qu’elle dit. Et ce qu’elle dit, c’est que la vie est plus forte que la mort. Grande affirmation aujourd’hui, tellement importante alors que toutes sortes de doctrines de désespoir sont en circulation dans nos sociétés. De même, la Croix nous dit que la Vérité, la vie et l’avenir de l’humanité ne peuvent être que dans l’accueil de l’Autre, dans l’accueil bienveillant, fût-il l’ennemi. Ça, c’est le grand message chrétien.

De nombreuses figures féminines jalonnent la Via Crucis (Marie debout au pied de la croix, et qui recueille le corps de son fils, les filles de Jérusalem qui pleurent sur Jésus, les autres qui restent et attendent devant le tombeau…). Comment comprendre leur rôle, et le sens de leur présence ?

Oui, il y a beaucoup de femmes tout au long de la Via Crucis. Il y a des femmes et des hommes, et des femmes seulement… ou presque seulement, quand, au bout du chemin, les hommes ont déserté. Et ce sont encore les femmes, nous le savons, les premières à accourir au tombeau, une fois le Shabbat passé, pour honorer le corps de Jésus. Ce sont elles à recevoir, les premières, l’annonce de la Résurrection. Tout cela nous renvoie à une spécialité très féminine. Les femmes sont là. Elles demeurent présentes, même lorsque tout est perdu. Il y a une fidélité et une patience qui les fait tenir, pour accompagner la chair dans ses plus grandes détresses. Silencieusement, il y a une fidélité à toute épreuve qui est une résistance au désespoir et à la mort. Ces femmes de l’Evangile de la Passion en sont, je crois, un grand témoignage, sobre. Il est dit peu de choses de ces femmes…Un témoignage sobre, mais aussi, me semble-t-il, un témoignage très fort.

C’est la première fois qu’une femme rédige les méditations du chemin de Croix du Vendredi Saint au Colisée. Comment avez-vous accueilli cette proposition ?

Comment n’aurais-je pas été surprise et saisie lorsque j’ai reçu cette demande ? J’avoue que j’ai été prise d’un certain vertige devant cet exercice. Il ne va pas de soi de parler au nom de l’Eglise entière, de prêter ses mots à la méditation et à la prière de l’Eglise en un moment tellement central du mystère du Salut. Donc il y a eu cette surprise, et aussi, à part égale, un sentiment de joie. Joie à la pensée qu’à travers moi, c’était la voix des femmes, des femmes chrétiennes, et peut-être de toutes les femmes aussi, qui était convoquée. C’était l’Eglise dans son ampleur qui était conviée à la diaconie de la Parole. Durant la nuit pascale, rappelons-nous que toute l’Eglise va célébrer la grâce sans prix que constitue l’entrée dans la vie filiale, dans la vie baptismale. Et bien, il me semble que c’est un peu une manière de reconnaitre l’éminence de cette grâce baptismale que de convier une simple baptisée à donner ses mots à l’Eglise, en présence de Pierre, en cette heure tellement solennelle de ce Vendredi Saint.

L’essence du mystère de la Croix, c’est que derrière la souffrance, aussi insoutenable soit-elle, se cache une promesse de vie et de joie. Ce message est-il audible aujourd’hui ?

Je dirais que la foi chrétienne, contrairement à certaines spiritualités, n’exalte pas la souffrance. Avec toute la tradition biblique, elle sait que Dieu n’a pas créé l’homme pour la souffrance et pour la mort. Il y a une vérité, qui est tout à fait centrale aujourd’hui, alors que tant d’hommes, de par le monde, ont tendance à être fascinés par la souffrance et par la mort. Ce que nous dit la Passion et ce que nous avons à relayer comme chrétiens, c’est que, non seulement, Dieu n’exalte pas la souffrance mais Il veut nous en délivrer, cela, en nous délivrant du mal et du péché. C’est ce qu’Il fait effectivement à travers la mort et la résurrection de Jésus, si nous consentons à tendre l’oreille, à lever les yeux vers la Croix, si nous consentons à accepter le Salut qui nous est désigné. Alors, bien sûr, la nouvelle est exorbitante ! On peut décider de n’en rien faire, on peut décider de ne pas y croire, mais je penserais bien qu’au fond du cœur de beaucoup d’êtres humains, hommes et femmes, il y a quelque chose, même si ce quelque chose ne trouve pas ses mots, qui est de l’ordre de l’attente, de l’attente d’une délivrance. C’est peut-être à ce point secret du cœur de chacun que l’annonce de l’Evangile s’adresse, et c’est ce point secret que le message de la Résurrection doit pouvoir rejoindre.

Voir en ligne : http://fr.radiovaticana.va/news/201…