Homélie pour la Fête de la Toussaint 2020 Enregistrer au format PDF

Dimanche 1er novembre 2020 — Dernier ajout samedi 7 novembre 2020
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Comment entendre l’appel au bonheur que Jésus nous adresse aujourd’hui, alors que des fanatiques répandent la terreur dans notre pays, alors que le confinement plonge beaucoup dans une angoisse profonde ?

Comme pour beaucoup de passages bibliques que nous connaissons bien, il nous faut faire un effort pour secouer nos esprits engourdis par l’habitude et nous rendre attentifs à la radicalité et à l’aspect scandaleux de certaines paroles de Jésus. « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. » Qui oserait dire une telle parole à la veuve du sacristain tué jeudi matin ? Elle ne peut l’entendre. Bon nombre de nos contemporains plongés dans la terreur ou l’angoisse face à la situation sanitaire et économique ne le peuvent pas non plus. Parmi nous, peut-être certains sont-ils également dans cette situation. Parler de bonheur en de telles circonstances peut à juste titre paraître indécent.

Pourtant, l’époque de Jésus n’était pas moins violente et angoissante que la nôtre. Et c’est peut-être alors que le bonheur nous semble une pure illusion qu’il nous est le plus nécessaire d’entendre la parole du Christ. Le bonheur que Jésus annonce est profondément réaliste. Il ne nie pas la réalité de la souffrance, mais il annonce un bonheur présent et à venir, à travers et au-delà de la souffrance. C’est le fondement de notre espérance chrétienne. La croix n’aura jamais le dernier mot, et à l’heure de la croix, le Ressuscité est présent à nos côtés pour nous soutenir dans notre épreuve.

Les saints ont été éprouvés, comme nous. Et certains bien plus durement que nous. Ils sont passés par la grande épreuve dont parlait le livre de l’Apocalypse dans la première lecture. Ils ont lavé leurs robes dans le sang de l’Agneau et chantent avec les anges la gloire de Dieu. Si nous sommes révoltés face à la souffrance et la mort, c’est que nous sommes faits pour le bonheur et pour la vie. Nous sommes faits pour partager nous aussi la gloire de Dieu pour la vie éternelle. Renoncer à croire au bonheur au prétexte que l’époque serait à la gravité ne ferait que nous plonger dans un désespoir incommensurable.

Ce bonheur, ces béatitudes, comme le reste du sermon du la montagne où Jésus décrit à ses disciples les conditions pour vivre du royaume des cieux, sont d’abord un reflet du visage du Christ. Benoit XVI disait que les béatitudes sont comme un autoportrait de Jésus. Lui seul est véritablement humble, doux, miséricordieux, artisan de paix… Lui seul peut s’affirmer parfait comme le Père est parfait. Comment peut-il exiger de ses disciples qui ne sont que de pauvres pécheurs, comme nous tous, qu’ils soient aussi parfaits que lui ? Comment peut-il attendre d’eux qu’ils soient le sel de la terre et la lumière du monde ?

C’est pourtant ce qu’ont été les saints, chacun à leur mesure, par la grâce du Christ et dans leur communion avec lui. Au cœur de leurs souffrances, de leurs désolations, ils ont pu faire l’expérience d’une joie, d’une paix, d’une force qui leur donnait de ne pas se replier sur eux-mêmes mais d’être attentifs à la souffrance de leurs contemporains. Ils ont incarné la réalité des béatitudes. Leurs vies ont reflété le visage du Christ.

Pourquoi Dieu permet-il le mal et la souffrance ? Pourquoi faut-il qu’il y ait la croix ? Nous n’aurons la réponse qu’au ciel. Ici-bas, il nous faut nous accrocher à la certitude que le Seigneur est à nos côtés dans notre épreuve, lui qui l’a vécu dans sa chair pour nous ouvrir le chemin du salut. Il veut nous soutenir de la grâce de son Esprit pour que nous vivions déjà du bonheur des béatitudes, malgré la souffrance et même à travers la souffrance, lorsque nous l’offrons avec lui comme un acte d’amour pour le salut du monde. Les saints sont le signe vivant de cette présence agissante du Christ au cœur de son Eglise.

Nous fêtons donc aujourd’hui tous les saints, connus ou inconnus, qui partagent dans la joie la communion divine, qui sont entrés pleinement dans le bonheur des béatitudes. Le Pape François, dans son exhortation Gaudete et exsultate, parle de la sainteté ordinaire, qui se vit simplement, humblement, dans la vie quotidienne, dans l’accomplissement de son devoir d’état, dans l’amour donné à sa famille, aux plus démunis… Le Concile Vatican II (cf. Lumen Gentium chap. V) a rappelé à toute l’Eglise que la sainteté était une vocation universelle, la vocation de tous les baptisés. « La volonté de Dieu, c’est que vous viviez dans la sainteté » (1 Th 4,3), disait déjà Saint Paul.

Tous, nous sommes appelés à la sainteté, à entrer nous aussi dans le bonheur des béatitudes. Et en vérité, ce travail a déjà commencé. Nous ne sommes pas encore tous saints. Peut-être certains d’entre nous le sont-ils, Dieu seul le sait. Mais tous, pour peu que nous ne laissions pas la grâce de Dieu être stérile en nous, tous, nous sommes en cours de sanctification. Et les saints sont là, à nos côtés, intercédant pour nous, pour que nous laissions le Christ nous sanctifier nous aussi. Comme le disait St Jean dans la seconde lecture : « Nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous serons semblables (au Christ) car nous le verrons tel qu’il est. »

Voilà notre espérance. Nous ne sommes pas condamnés à l’angoisse et au désespoir, à demeurer dans une vie médiocre, incapables de sortir des ténèbres du péché. Nous sommes faits pour le bonheur et pour la vie éternelle dans la lumière et la sainteté de Dieu. Le Bon Pasteur est à nos côtés pour nous y conduire. A chacun de nous de le laisser nous guider vers le bonheur des saints qui nous accompagnent dans notre marche, pour que cette fête que nous célébrons aujourd’hui ne soit pas seulement la leur, mais aussi la nôtre.

Amen.

P. Philippe Hebert

Paroisse st Germain Rennes